Ces blessures invisibles

« Des fois, j’aimerais que ce soit écrit sur mon front. Qu’on n’oublie jamais par quoi j’ai dû passer.  Que ce soit visible et impossible à oublier. »

En travaillant avec des personnes impactées dans leurs émotions, j’entends cette phrase très souvent. Et je la comprends parfaitement. Ces blessures du cœur, de l’âme, du corps… celles qui ne se voient pas, qui ne se voient plus. Elles semblent alourdies par leur invisibilité. Parce qu’une personne amputée d’un membre ou sévèrement attaquée dans ses capacités physiques engendrera peut-être plus facilement des réactions de soutien et d’écoute, un regard empathique, des propositions d’aide. Et que quand on traverse un deuil, une rupture, un choc, un parcours traumatique,… le quotidien reprend parfois trop rapidement son cours, en nous laissant derrière lui. 

Quand la douleur est intériorisée, cachée, parfois banalisée par l’extérieur, la personne a tendance à ne plus oser en parler et à traverser cela seule. Par peur de déranger, de ne pas être comprise. Les blessures qui ne se voient pas semblent moins reconnues et validées par la société qui légitime plus ce qui est physiquement invalidant. Combien de temps prenons-nous des nouvelles d’une personne qui suit une chimiothérapie ? Et pour celle qui a perdu un proche ? Les personnes que j’accompagne me révèle cette dure réalité : les blessures physiques génèrent souvent plus de soutien et de considération que les douleurs psychiques, émotionnelles, invisibles. 

Mutilé au plus profond de soi, sans que cela ne soit franchement vu. Un teint terne, des cernes peut-être, une petite mine, des cheveux gras… des signaux si infimes comparés à la douleur qui tambourine dans absolument chaque cellule et chaque seconde de la journée

« Je crève de l’intérieur. »

Je dis souvent que sur leur chemin de deuil, je « compare » les personnes endeuillées à des amputées des deux jambes. C’est très violent, même si c’est invisible. Un long temps de convalescence peut s’avérer nécessaire, à la hauteur de ce qu’elles ont perdu. Et lorsque la cicatrisation est lente et se fait oublier par l’extérieur qui, lui, a cicatrisé beaucoup plus vite car moins attaché à ce qui a été perdu, j’encourage un maximum d’authenticité et de franchise. Avouer ses peines, mêmes si elles sont bien cachées. Appeler au soutien, même si la date semble s’éloigner. Oser rappeler qu’il y a 6 mois, c’était hier. Et que parfois, 23 ans plus tard ça peut encore faire très, très mal certains jours. 

Visibles ou non, ce sont des peines qui ont existé, qui sont à apaiser parfois toute une vie